ACCORD CANADA-ONTARIO CONCERNANT L'ÉCOSYSTEME DU BASSIN DU GRANDS LACS
Le lac Érié est celui qui a effectué un retour. Fertilisé à
outrance par des eaux-vannes, des produits chimiques
agricoles et des détergents au phosphate, le lac a failli
mourir asphyxié par des masses d'algues en décomposition au
cours des années 1970. Seuls les efforts concertés des
gouvernements du Canada et des États-Unis, des États des Grands
Lacs et de la province d'Ontario, ainsi que des administrations
municipales en vertu de l'Accord canado-américain relatif à la
qualité de l'eau dans les Grands Lacs et de l'Accord Canada-Ontario
concernant l'écosystème du bassin des Grands Lacs (ACO)
ont permis au lac d'éviter le pire.
Au milieu des années 1980, les éléments nutritifs étaient retombés
à des niveaux durables acceptables. Les éclosions d'algues avaient
été maîtrisées et, 10 années plus tard, les eaux étaient à nouveau
limpides. Les populations de poissons ont été rétablies, ressuscitant
une industrie des pêches en veilleuse et attirant une nouvelle flotte
de bateaux de louage. On croyait pouvoir voguer sans encombre
jusqu'au nouveau millénaire.
Mais le lac Érié est un lac en transition, un lac à la croisée des
chemins... encore une fois. Au cours des dernières années, les
chercheurs ont relevé des tendances inquiétantes. Les
concentrations d'éléments nutritifs dans les zones riveraines du lac
commencent à grimper à nouveau tandis que la productivité
pourrait être en train de chuter dans les eaux plus profondes. En
outre, certains stocks de poissons, marque d'un écosystème en
santé, déclinent à nouveau.
Les experts peuvent invoquer une foule de facteurs contributifs
possibles tels que l'influence des centres urbains en pleine
croissance, le ruissellement pollué des exploitations agricoles du
secteur, la contamination chimique qui se poursuit, la perte de
milieux humides et d'autres habitats critiques, l'invasion des
espèces exotiques et même les exigences d'une flotte de pêche
revigorée. Dans le cadre du Plan du millénaire canado-américain
pour le lac Érié, les scientifiques s'attachent à mieux comprendre
les complexes relations entre les forces en jeu et les mesures à
prendre pour consolider les progrès accomplis à ce jour.
«Le Plan du millénaire veut permettre la concertation entre les
chercheurs canadiens et américains fédéraux, provinciaux,
municipaux, non gouvernementaux et universitaires de
l'ensemble du bassin », dit Murray Charlton, d'Environnement
Canada, l'un des quatre administrateurs du Plan du millénaire. La
détermination des problèmes environnementaux les plus pressants
du lac Érié s'inscrit dans la mise en oeuvre du Plan d'aménagement
panlacustre du lac Érié (ou PAP), un plan axé sur l'action.
«Au milieu des années 1980, nous avions atteint les objectifs fixés
par l'ACO en ce qui a trait aux charges des éléments nutritifs. »
Trois lacs en un
Le lac Érié est en fait trois lacs en un, trois bassins distincts reliés le
long d'un axe est-ouest et séparés par des hauts fonds et des récifs.
Le bassin occidental, qui s'étend de Toledo, aux États-Unis, à
l'extrémité ouest du lac, jusqu'à la Pointe Pelée, en Ontario, est le
moins profond (environ sept mètres en moyenne). La profondeur
atteint 18 mètres dans le vaste bassin central et plonge jusqu'à 27
mètres dans le bassin oriental pour atteindre un maximum de 64
mètres dans les fosses les plus profondes. Puisque l'ensemble du lac
est relativement peu profond, l'eau s'y réchauffe rapidement au
printemps et s'y refroidit à nouveau rapidement à l'automne.
Le plus petit des Grands Lacs sur le plan du volume, le lac Érié
demeure le plus productif et le plus diversifié des cinq sur le plan
biologique. On y a recensé quelque 143 espèces différentes de
poissons dans son bassin hydrographique. Les prises annuelles des
pêches commerciales du lac Érié sont plus abondantes que celles des
quatre autres Grands Lacs réunis; on y trouve les pêcheries en eaux
douces les plus riches au monde.
Les caractéristiques topographiques qui font du lac Érié un paradis
de la pêche lui font aussi courir des risques sur le plan de
l'environnement. « Un lac peu profond recycle mieux les éléments
nutritifs qu'un lac profond, dit M. Charlton. Chaque unité de
nutriments qui entre dans le lac engendre un niveau plus élevé de
production biologique. »
Lorsque les charges de nutriments sont optimales, le lac Érié
accueille une riche chaîne alimentaire au sommet de laquelle se
trouve une grande variété de poissons gibiers. Si l'on ajoute trop de
phosphore, on obtient davantage d'algues. À terme, ces immenses
éclosions d'algues meurent et coulent vers le fond où elles sont
décomposées par une communauté très active de micro-organismes
des profondeurs. Ce processus, l'eutrophisation, peut
priver l'eau d'oxygène, rendant le lac très inhospitalier. Par contre,
si le niveau des éléments nutritifs s'abaisse trop, la productivité
chute. Là encore, la chaîne alimentaire s'effondre parce qu'il n'y a
pas assez d'algues.
Invasion de la moule zébrée
«Au milieu des années 1980, nous avions atteint les objectifs fixés
par l'ACO en ce qui a trait aux charges des éléments nutritifs, dit M.
Charlton. Nous avions réussi à couper les niveaux d'éléments
nutritifs de moitié dans le bassin occidental où le problème (des
algues) était le plus prononcé. » C'est alors que la moule zébrée est
arrivée dans les eaux de ballast de certains cargos de haute mer; elle
s'est rapidement répandue partout dans le lac, s'alimentant du riche
phytoplancton et perturbant le délicat équilibre entre les éléments
nutritifs et les algues.
Les moules ont fait preuve d'une formidable efficacité en réduisant
encore davantage les niveaux d'algues, et leur impact s'est fait
ressentir tout le long de la chaîne alimentaire. Le nombre de
perchaudes, de dorés jaunes et de barets a décliné partout dans le
lac, tandis que les populations d'éperlans ont chuté dans le bassin
oriental. Le Comité du lac Érié de la Commission des pêcheries des
Grands Lacs a adopté des stratégies de capture favorables à la
conservation afin de permettre à ces espèces de se rétablir et
d'atteindre leur potentiel antérieur.
Outre les algues, les moules zébrées filtrent aussi certains des solides
en suspension dans la colonne d'eau. « Nous possédons 32 années
de données et nous pouvons constater que l'eau est plus limpide,
particulièrement dans le bassin occidental, moins profond, ainsi que
dans les zones littorales du lac », dit M. Charlton.
Toutefois, après des années de croissance rapide de sa population, la
moule zébrée a ralenti sa propagation. Elle a déjà colonisé tous les
affleurements rocheux et les surfaces dures au fond du lac qui lui
sont propices; il ne reste que les sédiments mous où il est plus
difficile (mais non impossible) pour la moule de prendre pied.
Par ailleurs, les concentrations de phosphore dans les eaux peu
profondes du lac Érié augmentent à nouveau. « Les niveaux de
phosphore diminuaient jusqu'au milieu des années 1990, dit M.
Charlton, mais ils ont recommencé à augmenter depuis 1995. » Il
semble qu'on ne puisse plus compter sur les moules zébrées pour
maîtriser l'eutrophisation.
Alors que les scientifiques cherchent à comprendre le lac, la
communauté biologique continue d'évoluer. Tous les 11 mois en
moyenne, une nouvelle espèce exotique accapare une niche dans
l'écosystème du lac. Les envahisseurs comme la moule zébrée, le
goujon de mer, le baret et le cladocère épineux font chacun de leur
mieux pour occuper une plus grande place sur la chaîne alimentaire,
bouleversant les délicats mécanismes du cycle de l'énergie. Cette
situation complique la vie des espèces indigènes.
Le stress de la vie urbaine et rurale
Dans les bassins peu profonds du lac Érié, le volume d'eau est
restreint et les facteurs d'agression de l'environnement exercent des
répercussions proportionnellement plus fortes. Au cours des années
1960, le vaste complexe urbain et industriel ayant pour coeur Détroit
a exercé un effet dévastateur sur le bassin occidental. Les eaux usées
municipales alimentaient chaque été une explosion de la population
d'algues tandis que des effluents chargés de produits chimiques
toxiques contaminaient les sédiments et empoisonnaient la chaîne
alimentaire. De coûteuses rénovations des usines d'épuration des
eaux usées accompagnées d'interdictions sur l'utilisation de
détergents à forte teneur en phosphate ont favorisé la diminution
des charges d'éléments nutritifs.
Les charges d'éléments nutritifs en provenance des centres urbains
sont peut-être à la hausse. Le tiers de la population totale du bassin
des Grands Lacs près de 12 millions de personnes vit sur les rives
du lac Érié. « Il faut sans cesse travailler mieux, augmenter le niveau
du traitement des eaux usées, ne serait-ce que pour ne pas perdre de
terrain face à la croissance démographique », explique M. Charlton.
De plus, le lac reçoit près de 80 p. 100 de son débit et la plupart de
sa charge d'éléments nutritifs de la rivière Détroit. Les plans
d'assainissement (PA) de la rivière Détroit et de la rivière Sainte-Claire
sont donc des liens critiques dans les efforts d'assainissement
du lac Érié.
Les charges provenant de sources diffuses en milieu rural peuvent
également soulever des préoccupations. Le bassin hydrographique du
lac Érié est un paysage où se pratique l'une des agricultures les plus
intensives de l'Amérique du Nord. Les niveaux d'éléments nutritifs, de
sédiments et de bactéries dans les tributaires du bassin
hydrographique dépassent souvent les normes gouvernementales. « Si
les niveaux d'éléments nutritifs dans le ruissellement rural pouvaient
être mieux contrôlés, dit M. Charlton, ces rivières et ruisseaux
pourraient offrir de meilleurs lieux de fraie, ce qui engendrerait
probablement une augmentation des populations de poissons. »
En vertu du Plan du millénaire, les scientifiques de tout le bassin essaient d'éclaircir le mystère de l'écosystème du lac Érie...
De bonnes et de mauvaises nouvelles
Jan Ciborowski, Ph.D., professeur de sciences biologiques à
l'Université de Windsor, le deuxième des quatre administrateurs du
Plan du millénaire, s'intéresse à ce que peuvent nous dire les
organismes benthiques au sujet de l'état de santé du lac Érié.
Paradoxalement, il semble que « les choses s'améliorent et se
détériorent à la fois », dit M. Ciborowski.
L'éphémère (Hexagenia) est un excellent bio-indicateur du
rétablissement environnemental du lac. Il y a 40 ans, l'eutrophisation
a chassé l'Hexagenia du bassin occidental pollué. « Les larves ont
besoin de bons niveaux d'oxygène pour survivre, dit M. Ciborowski.
Il suffit parfois de 24 heures sans oxygène pour les éliminer. »
Aujourd'hui, on trouve l'Hexagenia partout dans le bassin occidental,
tout le long de la rive sud du lac et dans les terres vaseuses le long de
la rive nord.
L' He x agenia a fait un retour prodigieux, dit M. Ciborowski. « Il y a
10 ans, il n'y en avait plus du tout. Nous mesurons maintenant de 80
à 90 kilogrammes de larves à l'hectare, dit-il. Il s'agit d'une
abondante alimentation pour les poissons, une alimentation qui
était disparue depuis les années 1950. » Ces éphémères nourrissent
une population florissante de dorés jaunes en hiver et de perchaudes
tout au long de l'été.
Dans la « bataille du benthos », l'Hexagenia affronte directement la
moule zébrée dans les sédiments mous et boueux du bassin
occidental. Jusqu'à maintenant, elle semble avoir le dessus. Les
masses de larves d'éphémères soulèvent beaucoup de limon en
broutant dans la vase du fond. M. Ciborowski estime que cette
« microturbidité » peut boucher les branchies des moules,
ralentissant ainsi leur incursion sur le terrain de l'Hexagenia.
Même si l'Hexagenia accule peut-être la moule au pied du mur, la
Diporeia, un petit crustacé des profondeurs, est peut-être en voie
de perdre le combat. Ce macro-invertébré à l'apparence d'une
crevette contient beaucoup de calories et constitue une partie
importante du régime alimentaire du gaspareau, du corégone et
des jeunes touladis. À mesure que la Diporeia disparaît des eaux
froides et profondes des bassins oriental et occidental, les
populations de poissons commencent à s'affaisser.
Outre la concurrence des moules zébrées, d'autres hypothèses
expliquent le déclin de la Diporeia.Celle-ci en est peut-être au
creux de son cycle démographique. Peut-être qu'un autre
envahisseur exotique joue un rôle. « Nous ne savons pas
vraiment », admet M. Ciborowski. La perturbation massive
causée par l'eutrophisation a peut-être masqué d'autres
problèmes plus complexes dans le lac Érié. « La question de la
reproduction des poissons et des insectes n'importait pas vraiment
lorsque tous les poissons et insectes étaient morts », dit-il.
En vertu du Plan du millénaire, les scientifiques de tout le bassin
essaient d'éclaircir le mystère de l'écosystème du lac Érié. Le
travail est trop important pour qu'une seule personne ou un seul
organisme puisse l'accomplir. « Si nous espérons faire des
progrès, la recherche doit se faire de manière concertée et doit
répondre aux questions qui importent aux personnes qui gèrent
les lacs. » Les réponses qu'on trouvera seront décisives pour la
protection du lac Érié, un lac à nouveau à la croisée des chemins.
Qu'est-ce qu'un PAP?
Il s'agit d'un plan d'aménagement panlacustre; il en existe
pour les lac Érié, Ontario et Supérieur. Coordonné par les
gouvernements du Canada et des États-Unis, le PAP du lac
Érié réunit la province d'Ontario, les États des Grands Lacs
et un vaste réseau d'intervenants pour décrire les
problèmes du lac, cerner la ou les sources de ces problèmes
et déterminer l'état qu'on voudrait privilégier pour l'avenir
de cette ressource.
Créé aux termes de l'Accord canado-américain relatif à la
qualité de l'eau dans les Grands Lacs, le processus des PAP
a été conçu pour s'attaquer aux produits chimiques
toxiques bioaccumulatifs et les éliminer. Le PAP du lac Érié
porte également sur la perte des habitats, les charges
d'éléments nutritifs et de sédiments, et l'invasion des
espèces exotiques. L'Accord Canada-Ontario concernant
l'écosystème du bassin des Grands Lacs (ACO) est l'un des
principaux mécanismes pour déterminer les contributions
des gouvernements du Canada et de l'Ontario au PAP.
Le Canada et l'Ontario ont fixé trois buts pour la gestion
panlacustre au cours des cinq prochaines années :
comprendre clairement les problèmes environnementaux
et les causes de l'altération écologique;
réunir des appuis généralisés pour des actions
prioritaires, et réaliser des progrès en matière de
restauration et de protection des habitats;
réduire les répercussions des polluants nocifs.
Pour de plus amples renseignements sur le PAP du lac Érié,
y compris des conseils sur la façon de vous engager,
rendez-vous au site Web d'Environnement Canada à :
www.on.ec.gc.ca/glimr/lakes/erie
Pour en savoir davantage sur lACO et les PA, veuillez communiquer avec :